Ces deux dernières semaines, avec la publication le 30 janvier par l’administration Trump de plusieurs millions de documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein (les « Epstein files »), le microcosme politique et, surtout, médiatique s’est emballé en France. Ainsi, Jack Lang, figure presque caricaturale, mais surtout politiquement isolée et donc sans risque pour le pouvoir, a servi à ‘illustrer’ l’affaire sans pour autant (en dehors des média indépendants) en donner une lecture réellement politique.
Je ne vais pas m’étendre sur le volume démesuré d’informations diffusées dans le but évident de masquer l’essentiel et certainement le plus compromettant pour le locataire de la Maison blanche. Je ne vais pas non plus dresser un historique exhaustif d’une affaire pour laquelle il faut surtout retenir que les premiers témoignages accusant Jeffrey Epstein de pédo-criminalité datent de 30 ans, ceux-ci lui ayant déjà valu d’être condamné en 2008.
Ce qu’il faut d’abord souligner, c’est que Jeffrey Epstein est avant tout un pur produit des années Reagan. Les années durant lesquelles la rapacité fut érigée en modèle de vertu nationale. Et c’est naturellement dans le secteur totalement dérégulé de la finance qu’il se montra l’un des éléments les plus prometteurs et qu’il fit fortune. Désormais fréquentable et fréquenté par la bourgeoisie, il utilisa son entregent pour développer un réseau mèlant banquiers, patrons de la Silicon Valley, dirigeants politiques, familles royales, artistes en vue et propriétaires de média. Sa compagne Ghislaine Maxwell est ainsi la fille du magnat de la presse Robert Maxwell, sujet britannique comme le sont aussi ses ‘informateurs’ financiers, l’ex-prince Andrew et Peter Mandelson, ancien ministre de Anthony Blair. Ce dernier fut cofondateur de la ‘Troisième voie’1 avec William ‘Bill’ Clinton, lui-même proche, sinon familier de Jeffrey Epstein durant sa double présidence des États-Unis. Tout comme le furent la banquière Ariane de Rothschild, William ‘Bill’ Gates et Jack Lang, mais cette fois même après 2008, date de sa première condamnation2 et de son inscription dans le fichier des délinquants sexuels. Cela ne devait pas outre mesure les alerter, compte tenu de leurs relations strictement financières et lucratives, tout en étant hautement frauduleuses au regard du fisc. Et ce qui ne devait encore moins poser de problème aux multimilliardaires Elon Musk et Richard Branson dont Jeffrey Epstein connaissait le goût pour les ‘folles soirées’.
Écrivons-le d’emblée, cette affaire mélant délinquance financière et sexuelle ne démontre en aucun cas un complot dans lequel de soi-disantes élites s’adonneraient aux pratiques les dévoyées en matière sexuelle. La réalité est bien plus prosaïque si nous n’oublions pas le volet financier de l’affaire et son corollaire, la quête de reconnaissance sociale et l’exercice du pouvoir.
En effet, c’est d’abord parce qu’il a fait fortune, même de manière crapuleuse ou frauduleuse3 grâce à la dérégulation des années 1980, qu’il a intégré la classe bourgeoise dans laquelle il développera des relations avec les femmes et les hommes détenteurs de pouvoir financier, politique et/ou culturel. Des relations qui seront fondées tout ‘naturellement’ sur les services rendus désormais entre membres de la même classe. Services pour lesquels nulle objection, ni limite liée à une quelconque morale bien trop ‘plébéienne’ ne saurait être admise. Seul le risque de voir son nom être jeté en pâture à la vindicte populaire leur est absolument odieux et peut seul expliquer la bienveillance de ses pairs et l’opacité dont ont bénéficié les agissements de Jeffrey Epstein.
Dans cette affaire se dévoile le séparatisme de la classe bourgeoise, dont les membres se retrouvent dans les mêmes salons, dans les mêmes fêtes et dans les mêmes écoles, partagent les mêmes carnets d’adresses, les mêmes quartiers et restaurants, les mêmes fournisseurs de bons vins, de cocaïne et de plaisirs sexuels mêlant ainsi connivence et jouissance. Cette même classe qui partage son mépris du peuple et son aversion pour toute forme de solidarité, sur fond de transactions financières opaques, de corruptions et d’arrangements avec un personnel politique qui n’aspire qu’à la servir. Personnel qui, en échange, leur garantit une fiscalité très avantageuse et leur assure le maintien des activités les plus lucratives, quand il ne leur en offre pas sur le dos du service public. Et leur permet de disposer des média destinés à maintenir un contrôle social à coup de dénigrement des ‘assistés’, quand ils ne favorisent pas l’émergence d’un pouvoir d’extrême-droite tout acquis à leur cause4.
1 La ‘Troisième voie’, dans les années 1990 et 2000, visait à accompagner doctrinalement le virage à droite de la social-démocratie en déclin. Anthony Blair, William ‘Bill’ Clinton et le chancelier allemand Gerhard Schröder en furent les principaux partisans. En France, nous avons eu Lionel Jospin (et Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2002).
2 Pour le délit de ‘racolage de mineures’, il fit 13 mois de prison (sur 18) suite à un ‘accord judiciaire’ et une grande complaisance du procureur.
3 Jeffrey Epstein était entre autres impliqué dans une société, Towers Financial, à l’origine de l’une des plus importantes escroqueries de type Ponzi de l’histoire des États-Unis (pour plus d’information : https://www.investopedia.com/how-did-epstein-make-his-money-11789241).
4 Il ne faut pas dès lors s’étonner du silence assourdissant du FN sur cette affaire dans laquelle est pourtant cité un ancien ministre dit socialiste.
