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Rima Hassan : apologie du terrorisme ou de la résistance ?

par Jean-Paul Ceccaldi

La justice française reproche à l’eurodéputée LFI une publication sur son compte X faisant référence à Kōzō Okamoto. Ce dernier est le seul survivant parmi les trois auteurs du massacre perpétré au nom du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), le 30 mai 1972, à l’aéroport israélien de Lod-Tel Aviv, qui avait fait 26 morts. Accompagné de drapeaux du Japon et de la Palestine, le tweet de Rima Hassan reprenait des propos qui lui sont attribués : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». Elle a aussi republié un texte en anglais sur Kōzō Okamoto, « rappelant qu’il avait pris part à cette attaque, et une photo sur laquelle il était porté sur les épaules d’hommes vêtus de treillis et de keffieh », a précisé le parquet.

Quelle est la frontière entre résistance et terrorisme ? Peut-on condamner Rima Hassan pour le motif d’apologie du terrorisme ? Ce sujet se situe à la frontière entre droit, politique et morale, et même les juges avancent souvent au cas par cas.

La résistance désigne généralement une lutte contre une domination jugée illégitime (occupation étrangère, dictature, oppression). Exemple classique : la Résistance française pendant la Seconde guerre mondiale. Elle est perçue comme légitime quand elle vise à libérer un peuple ou défendre des droits fondamentaux. Elle s’attaque principalement à des cibles militaires ou institutionnelles. Elle bénéficie d’un soutien populaire significatif

Le terrorisme, lui, est défini (notamment par des organismes comme l’Organisation des Nations unies) comme l’usage de la violence pour instaurer la peur, souvent contre des civils, dans un but politique ou idéologique. Il est généralement caractérisé par des attaques contre des civils ou non-combattants, une volonté de choquer, intimider ou déstabiliser une société et donc une stratégie où la peur est un outil central

C’est là que les choses deviennent complexes. Un même groupe peut être vu comme résistant par ses soutiens et qualifié de terroriste par ses adversaires . On peut citer des exemples historiques comme le Front de libération nationale (FLN) pendant la Guerre d’Algérie ou l’African national council (ANC) de Nelson Mandela sous le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Ces mouvements ont utilisé parfois des méthodes violentes, mais sont aujourd’hui largement reconnus comme des acteurs de libération.

Une phrase célèbre résume le problème : « Le terroriste de l’un est le résistant de l’autre. ». Cela montre que la distinction est souvent politique et subjective, même si le droit international tente de poser des limites.

On peut dite que la résistance est généralement associée à une lutte jugée légitime contre l’oppression. Le terrorisme implique l’usage de la violence contre des civils pour créer la peur. Mais entre les deux, il existe une zone grise dépendant du contexte, des méthodes et du regard porté.

Ce que dit le droit français

En France, l’apologie du terrorisme est un délit défini par le Code pénal. Concrètement, il y a infraction si on présente positivement des actes terroristes ou si on en fait l’éloge, de manière explicite ou implicite, surtout lorsque cela peut inciter ou légitimer ces actes. Ce cadre est régulièrement appliqué sous le contrôle de juridictions comme la Cour de cassation.

Ici, il faut distinguer plusieurs éléments :

Ce qui est factuel : Kōzō Okamoto a participé à une attaque terroriste (massacre de Lod, 1972). Cette attaque est liée au Front populaire de libération de la Palestine, considéré comme organisation terroriste par plusieurs États

Pour Rima Hassan, la question n’est pas seulement ce qu’elle a partagé, mais comment cela peut être interprété. Valorise-elle la personne malgré l’acte ? Est-ce qu’elle reprend une rhétorique qui justifie la violence ? Est-ce qu’il y a une ambiguïté volontaire entre “résistance” et acte terroriste ? Quel est le contexte global de ses publications ?


Quelles sont alors les lectures possibles ?

1°/ du point de vue de l’accusation, on pourrait lui reprocher d’avoir mis en avant un auteur d’attentat, d’avoir relayé un discours pouvant être interprété comme une justification de la violence, d’avoir contribué à une forme de glorification indirecte. Dans cette logique, cela pourrait relever de l’apologie.

2°/ du point de vue de la défense, elle pourrait soutenir qu’elle exprime une position politique sur la “résistance”, qu’elle ne fait pas explicitement l’éloge de l’attentat et qu’il s’agit de liberté d’expression politique, protégée notamment par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Le cas de Rima Hassan est typique d’un conflit entre liberté d’expression politique et répression de la propagande terroriste. La difficulté vient du fait qu’elle ne célèbre pas directement l’attentat, mais elle évoque positivement une figure liée à cet attentat. C’est précisément ce type d’ambiguïté que les juges doivent trancher.

Peut-on lui reprocher l’apologie du terrorisme ? Si c’est juridiquement possible, ce qui explique l’intervention du parquet mais ne justifie pas la garde-à-vue dans une enquête prétendue trop tardivement flagrante. En, outre, ce n’est pas automatique et cela dépend de l’analyse fine du message, du contexte et de l’intention.

En pratique, seule une décision de justice pourra dire si la limite a été franchie ou non. Voici plusieurs exemples récents et typiques, avec des situations où il y a condamnation et d’autres où il y a relaxe.

Cas où la justice a condamné

Les tweets après des attentats sont des cas très fréquents. Après des attentats (notamment 2015 en France), de nombreuses personnes ont été condamnées pour des messages en ligne. De façon général, il s’agissait de tweets exprimant une approbation ou admiration pour les auteurs ou présentant les attentats comme “mérités” ou “justifiés”. La Cour de cassation a validé ce type de condamnations : les juges retiennent l’infraction dès qu’il y a “présentation favorable” d’un acte terroriste.

Un exemple concret : affaire Poussier (2018). Ce militant a publié des tweets jugés ambigus après un attentat. Le tribunal a estimé qu’ils constituaient une “présentation favorable voire très favorable” des conséquences de l’attentat. Il a été condamné

Un exemple récent (2024) : “Vive le Hamas”. Une personne a publié ce message après les attaques du 7 octobre. Le tribunal a considéré que le contexte était clair (attaque terroriste reconnue) et le message constituait un soutien public. La peine prononcée : la prison avec sursis et suivi judiciaire.

Cas où la justice a relaxé

En 2025, François Burgat a notamment fait l’objet d’n article dans le Monde le 28 mai 2025. Cet universitaire avait relayé un message lié au Hamas. Le parquet y voyait une valorisation indirecte, mais le tribunal l’a relaxé, car il n’y avait pas d’éloge explicite d’un attentat et ses propos s’inscrivaient dans une analyse politique plus large. La conclusion implicite des juges fut que le mis en cause avait exprimé une position politique et non pas fait l’apologie d’un acte terroriste.

Ce qui peut mener à une relaxe est que le discours soit analytique (géopolitique, historique) et même ambigu mais non explicitement laudatif . Cela entraîne l’absence d’élément montrant une adhésion ou admiration claire. Dans l’affaire de Rima Hassan, on est exactement dans cette zone intermédiaire : Elle ne dit pas explicitement “cet attentat est une bonne chose”, mais elle met en avant une figure liée à un attentat en marge d’un discours sur la “résistance”. Donc, si cela pourrait être interprété comme une glorification indirecte (logique des condamnations), il s’agit d’une expression politique contextualisée (logique des relaxes).

Conclusion

Les juges ne sanctionnent pas une opinion politique en soi. Ils sanctionnent le moment où cette opinion devient une mise en valeur d’un acte terroriste ou de ses auteurs. La frontière est très dépendante du contexte, du ton et des mots précis. Dans le cas de la députée européenne, il s’agit d’une expression politique et bien d’un discours de résistance qu’elle a toujours tenu et qui lui a déjà valu une dizaine de classements sans suite. Cette affaire pourrait illustrer un débat philosophique sur le rapport de la violence avec la morale et non pas déboucher sur une condamnation en dehors de celle du déchaînement médiatique.

La violence n’est pas le domaine d’où la morale doit s’écarter mais celui où elle doit pénétrer ; si elle le fait, elle peut s’apercevoir que la violence a des causes, ce qui veut dire qu’elle n’est pas forcément une donnée essentielle, première, de la condition humaine. Contrairement à la violence dans le monde animal (la violence y fait partie du jeu biologique des rapports entre les espèces), quand le problème est chez l’Homme, au moins le moraliste peut montrer que la violence est insensée, peut désigner les causes qui sont à l’origine de son apparition et peut donc la supprimer. L’instinct de violence lié à une agressivité hormonale n’est pas le plus important, car la violence la plus significative, c’est la violence historique où les Hommes deviennent victimes d’une non – maîtrise des conditions de leur existence. Or comme l’histoire montre que l’Homme peut acquérir cette maîtrise, il n’est pas totalement utopique d’affirmer qu’il pourrait arriver, par la connaissance des causes, à une suppression relative de la violence. On peut alors s’interroger sur les causes de la Résistance palestinienne et son histoire.

7 avril 2026