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Souffrance au travail : le gouvernement préfère accuser le thermomètre.

par Philippe Ollandini

Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a présenté le 9 avril dernier un plan d’action « pour réduire l’absence au travail ». Le plan en question se fixe ainsi deux objectifs relativement consensuels : « la prévention des arrêts » et « le renforcement de la lutte contre les comportements abusifs », tout cela dans le but de « préserver l’équilibre de notre système de protection sociale et garantir sa pérennité. »1. Mais est-ce vraiment la finalité recherchée dans un contexte où les politiques menées depuis plus de 30 ans conduisent, voire cherchent délibérément à l’affaiblir. De fait, dans le cas présent, le prétexte uniquement énoncé est que « l’augmentation des arrêts de travail et de leur durée ont un impact significatif sur les entreprises tant sur le plan financier qu’organisationnel », reprenant l’habituel discours néo-libéral centré non pas pas sur la prise en compte des besoins, mais sur la diminution de la contribution des entreprises et de leurs actionnaires.

Les arrêts maladie, un droit social et un outil thérapeutique

Rappelons tout d’abord que la Sécurité sociale concourt, entre autres, à prévenir le risque, dans le cadre professionnel, d’une maladie ou d’un accident et à garantir un revenu de remplacement en cas d’accident lié à l’activité professionnelle, mais aussi en cas de maladie avec incapacité de travailler. Ce sont ces derniers qui sont spécifiquement désignés sous le nom de droit à l’arrêt maladie. Moyennant un formalisme assez strict et la prescription de l’arrêt par un médecin, les indemnités correspondantes sont versées, par la Caisse nationale d’assurance maladie (CNAM), aux assurés aux régime des base de la Sécurité sociale. Ces dernières ont représenté en 2024 un volume de 12,1 milliards € pour les arrêts maladie et 5,3 milliards € pour les arrêts suite à accident du travail ou maladie professionnelle2.

En ce qui concerne plus précisément la nature de ces arrêts, les données3 montrent (pour l’année 2024) que les arrêts de travail dus à la maladie sont dix fois plus nombreux que ceux liés à un accident du travail ou une maladie professionnelle, mais que leur durée moyenne est de moins de 18 jours, quand les accidents du travail et les maladies professionnelles enregistraient, en moyenne, respectivement, 41 jours et 121 jours d’absence. Ces différences en volumes expliquent que près du tiers du montant total des indemnités versées l’ont été pour ces derniers.

Un recours à l’arrêt maladie en hausse

Ces mêmes montants connaissent une hausse plus ou moins continue depuis des décennies. Ainsi entre 2014 et 2019, leur total est passé de 10,3 à 11,4 milliards €, soit une hausse annuelle moyenne de 2,06 % (inflation moyenne 2014-2019 : 0,78 %/an). Avec la pandémie de Covid-19 en 2020 et en tenant compte des mesures gouvernementales, la hausse en 2020 a été de plus de 17 % et la hausse moyenne a été de 6,17 % entre 2020 et 2024 (inflation moyenne 2020-2024 : 2,83 %/an).

Avant 2020, la tendance haussière était surtout liée à l’augmentation du nombre de salarié-e-s et au vieillissement de la population active4, ainsi qu’à la progression de la durée des arrêts, en particulier dans ce dernier cas. Depuis 2020, l’accentuation de la hausse est due, en plus, aux revalorisations du SMIC consécutives à l’inflation. Ces facteurs interviennent à hauteur de 60 % dans la croissance des montants versés. Parallèlement, depuis 2020, il y a eu une progression plus forte des taux de recours à l’arrêt maladie, contribuant, quant à elle, à hauteur d’environ 40 %. Sur la période récente, cette progression est en outre très marquée chez les plus jeunes salarié-e-s.

Ce que révèle la hausse des arrêts maladie depuis 2020

Ainsi, cette progression des recours aux arrêts maladie depuis 2020 est à mettre en relation avec l’augmentation des cas de maladies graves et incapacitantes touchant de plus en plus les jeunes générations, comme les cancers précoces observés en forte hausse dans le monde. Dès lors, les jeunes salarié-e-s français, pourtant profondément attachés à leur travail et plutôt satisfaits de leurs conditions de travail, recourent aux arrêts maladie que les autres salariés (27 % contre 20 %) selon des données de 20255. En outre, si avec 44 %, la maladie ordinaire reste le premier motif d’arrêt, près d’un quart des arrêts (+ 6 points depuis 2019) sont aujourd’hui liés à des troubles psychiques, souvent causés par le stress au travail, le télétravail comme source d’isolement et des exigences professionnelles jugées trop fortes. Ces chiffres montrent donc une corrélation entre absentéisme et cadre de travail dégradé. Cela avait fait dire, en septembre 2025, à Sophie Bauer, présidente du syndicat des médecins libéraux (SMG)6 qu’il « y a des entreprises qui ont trois fois plus d’arrêts que d’autres parmi leurs collaborateurs. Il faut se poser les bonnes questions, notamment celles des conditions de travail en entreprise et du management. On ne veut pas voir des gens se défenestrer. ».

De fait, selon les salarié-e-s consulté-e-s (notamment celles et ceux de moins de 30 ans), les entreprises devraient diminuer ou réorganiser la charge de travail, faire davantage preuve de reconnaissance, proposer des horaires plus flexibles et un meilleur suivi médical.

Le baromètre absentéisme Malakoff Humanis 2025 conclut logiquement sur le fait que « repenser le management intergénérationnel, le rapport au travail, l’accompagnement des salariés et les politiques de prévention devient une priorité stratégique. ».

Mais le gouvernement préfère s’attaquer encore au droit à l’arrêt maladie.

Dès lors, si l’on vivait dans une démocratie sociale authentique, avec un gouvernement au service de la population, ce dernier chercherait à agir sur ces causes, à en identifier d’autres afin de prévenir et résoudre une crise de santé publique d’ampleur et engageraient les entreprises à réformer leur modèle. Or, loin d’être une annonce de mesures inédites, l’annonce intervient en fait dans un contexte d’attaques répétées et coordonnées contre le monde du travail et les mécanismes de solidarité collective. En s’en prenant au droit à l’arrêt maladie, instauré en 19287 et garanti par le préambule de la Constitution de 19468, ce plan est en réalité une nouvelle étape dans ce travail de sape qu’Emmanuel Macron poursuit depuis son arrivée au pouvoir9 et qu’avaient avant lui déjà bien entamé ses prédécesseur à la tête de l’État.

Le leitmotiv de ce plan est d’essence strictement néo-libérale et s’articule très bien avec les discours tenus par la bourgeoisie depuis la création de l’Assurance maladie en 1946 : asséner d’abord l’idée que son déficit « n’est pas soutenable »10, puis rabâcher que la fraude se multiplie et met en péril la Sécurité sociale elle-même11.

La hausse des arrêts maladie est ainsi appréhendée sous le seul angle financier et est présentée unilatéralement comme « un frein majeur au nécessaire rétablissement de nos comptes sociaux » et comme un poids pénalisant « les entreprises, qui prennent à leur charge le complément employeur versé aux assurés en arrêt de travail, et qui doivent assumer les coûts liés à la désorganisation engendrée par l’absence de leurs salariés. ».

Elle est ensuite attribuée, outre les données démographiques et économiques difficilement contestables, à des durées d’arrêt maladie prescrites qui seraient « parfois éloignées des recommandations des autorités sanitaires [c’est-à-dire la Haute Autorité de santé (HAS)] », laissant dès lors entendre qu’ils seraient frauduleusement attribués, culpabilisant ainsi médecins et assuré-e-s sociaux.

Et c’est à l’Assurance maladie elle-même que le gouvernement confie la mise en œuvre de la mesure phare de son plan et qui se résume en une augmentation des contrôles et des sanctions, visant tant les médecins que les salarié-e-s12.

Pour faire bonne figure cependant, le plan propose parallèlement un volet prévention, mais celui-ci reste rhétorique puisqu’il limite les engagements du gouvernement à un simple souhait d’inciter « les entreprises avec un taux d’absentéisme atypique à s’engager dans une démarche d’amélioration »13. Notamment dans le cadre d’un ‘dialogue social’ qu’Emmanuel Macron a systématiquement démoli dès son premier quinquennat14.

Ainsi, alors que l’augmentation des arrêts de travail est pour une large part le signe de la dégradation de la santé au travail et plutôt que d’investir dans une véritabe politique de prévention et d’action qui toucheraient réellement les entreprises ‘toxiques’, le plan du grouvernement ‘criminalise’ le droit à l’arrêt maladie, souvent le seul exutoire, pour le ou la salarié-e-s, à leur mauvais état physique et/ou psychique.

20 avril 2026

1Extrait du dossier de presse du plan d’action (https://travail-emploi.gouv.fr).

2En outre, 3,6 milliards € correspondaient aux indemnités versées dans le cadre des congés de maternité-paternité également pris en charge par la CNAM.

3Les données (et leur analyse) sont extraites de la 4e édition de l’Observatoire des arrêts de travail du groupe APICIL (https://www.groupe-apicil.com/observatoire-arrets-de-travail/).

4Ce vieillissement de la population active est, depuis 2010, la conséquence concrète de l’allongement de la durée d’activité.

5Cette données et les suivantes sont issues de l’enquête IFOP-Malakoff-Humanis (https://newsroom. malakoffhumanis.com/actualites/barometre-absenteisme-malakoff-humanis-2025-pour-y-voir-plus-clair-sur-labsenteisme-des-jeunes-actifs-et-levolution-de-leur-rapport-au-travail-cad8f-63a59.html).

6Lire sur le site : https://www.ici.fr/infos/sante-sciences/500-generalistes-controles-pour-avoir-donne-trop-d-arrets-maladies-une-aberration-anti-deontologique-pour-un-syndicat-5729110.

7Par la Loi du 5 avril 1928 sur les assurances sociales.

8« Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence. »

9En 2017, le jour de carence a été rétabli dans la fonction publique. En 2022, prescrire des arrêts de travail en téléconsultation a été remis en cause et, en 2023, la possibilité de suspendre les indemnités journalières à l’issue d’une contre-visite de l’employeur a été instaurée (les deux mesures ont cependant été censurée par le Conseil constitutionnel). En 2024, la durée possible des arrêts de travail prescrits par téléconsultation a été limitée à trois jours et en 2025, le plafond mensuel d’indemnisation a été baissé à 2550 € brut, quel que soit le salaire initial. Enfin, la durée maximale des arrêts maladie a été limitée à un mois dans la Loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026.

10En comparaison les ‘allègements’ de cotisations sociales pour les entreprises (et partiellement compensés par le budget de l’État) représentaient un coût d’environ 77,6 milliards € en 2024 (+ 9,6 % depuis 2022) (source : https://evaluation.securite-sociale.fr/home/financement/1.6.1.%20Exonérations%20compensées%20e.html).

11Extraits du dossier de presse (consulté le 13 avril 2026 sur https://travail-emploi.gouv.fr). Lire l’économiste Nicolas Da Silva, La bataille de la Sécu, éd. La Fabrique, 2022 (https://lafabrique.fr/la-bataille-de-la-secu/).

12Or, au même moment, nous apprenons que, d’ici à 2027, la CNAM prévoit de supprimer 1 700 postes de travail (source : https://www.humanite.fr/social-et-economie/assurance-maladie/1-700-postes-supprimes-dici-a-2027-lassurance-maladie-sabre-dans-ses-effectifs-800677).

13Le Code du travail (article L4121-1) oblige déjà les entreprises à prendre les mesures de prévention assurant la sécurité de leurs salariés sur leur lieu de travail. Cependant, cette obligation n’est pas ou mal respectée en France où ont été recensés, en 2021, 640 000 accidents du travail. Plutôt qu’un effet d’annonce, le gouvernement aurait pu donner des moyens financiers et humains au service de l’Inspection du travail. Or, entre 2015 et 2021, l’inspection du travail aurait perdu 740 postes, soit 16 % de ses effectifs (source : https://www.msn.com/fr-fr/finance/autres/inspection-du-travail-sous-effectifs-burn-out-suicides-un-rapport-choc-r%C3%A9v%C3%A8le-une-souffrance-g%C3%A9n%C3%A9ralis%C3%A9e-chez-les-agents/ar-AA21xTmX?ocid=msedgntp&pc=U531&cvid=69eb31e7243e40e78f5996064c696148&ei=85).

14Dans les entreprises de plus de 11 salariés, la suppression des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) a entraîné une baisse de 30 % du nombre de représentants du personnel depuis 2017. Les élus sont ainsi totalement débordés, notamment face aux questions de santé pour lesquelles il n’y a plus d’instance dédiée.