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Face à la résignation, vouloir la victoire

par Philippe Ollandini

« C’est le camp des perdants ! ».

Il y a près d’un an, j’ai assisté à Ajaccio à une petite conférence de Vincent Jarousseau, photographe et documentariste, auteur du livre « Dans les âmes et les urnes – Dix ans à la rencontre de la France qui vote RN ». Il nous avait donné à voir le quotidien de citoyen-ne-s des classes populaires qui ont un jour décidé de glisser un bulletin RN dans l’urne et nous avait aidé à appréhender les raisons qui ont motivées ce vote. Je vous renvoie à son livre1 pour en savoir plus. Mais j’ai été particulièrement marqué par la réflexion d’un ancien ouvrier, habitant le département du Nord, réagissant à la proposition de voir dans le PCF, le PS, la CGT une alternative au vote RN. Ce n’était pas « ils nous ont trahis ! », mais « c’est le camp des perdants ! ».

Comment faut-il interpréter cette réponse qui contredit notre compréhension de ces 40 dernières années au cours desquelles nous avons connu et documenté à la fois l’offensive néolibérale et la désertion de la sociale-démocratie politique et syndicale. Et dont les conséquences dévastatrices ont durement affecté les travailleurs qui ont cependant livré, partout dans le monde, des combats bien souvent invisibilisés quand nous mettions en scène nos actions de protestation bien souvent inoffensives.

La réalité du consentement et la question culturelle.

La réponse pourrait être incluse en partie dans un article de Vivek Chibber paru dans l’édition de février 2026 du Monde diplomatique2. La thèse qu’il défend touche en effet à la question essentielle (voire existentielle) qui se pose, aujourd’hui comme hier, à la Gauche politique et syndicale, celle de l’élaboration d’une conscience de classe3 chez les travailleurs, elle-même condition nécessaire, selon Karl Marx, à l’organisation et l’action collective préalable au renversement du capitalisme. Vivek Chibber aborde ainsi dans cet article les ‘contraintes’ qui ont entravées et entravent encore cet objectif et sa concrétisation.

Il questionne ainsi (plus qu’il ne remet totalement en cause) l’hypothèse « culturaliste » selon laquelle les travailleurs auraient subi et consenti à l’hégémonie ‘culturelle’ de la classe dominante, masquant de fait les liens de domination fondés sur les rapports économiques. Faisant référence explicitement à Antonio Gramsci, il note que, selon cette théorie, « la culture se voit placé au cœur même d’une théorie de la stabilité sociale : l’hégémonie est fondée sur le consentement, le consentement est obtenu par la culture ». Et cela dans le but, notamment, de faire passer « culturellement » les travailleurs du statut de producteurs à celui de consommateurs de biens et de services, renversement des positions qui aurait pour but d’obtenir le consentement à l’ordre capitaliste, créateur et pourvoyeur de ses besoins « culturels ». Or, s’il en reconnaît la réalité, c’est la nature de ce consentement chez les travailleurs qu’il interroge. En effet, toujours citant Antonio Gramsci4, il note que la classe dominante a utilisé, significativement, son contrôle sur l’économie (et la politique) pour maintenir un taux de croissance élevée afin de contribuer à satisfaire (ou en donner l’illusion) ces besoins « culturels ».

Cependant, il pointe deux « obstacles de taille » à la théorie gramscienne. Le premier est celui de l’émergence, partout dans le monde, d’une combativité des travailleurs particulièrement marquée au cours des années de croissance (particulièrement 1968-1973) et due à la conscience, selon Vivek Chibber, qu’avaient les travailleurs du fait que, « si les salaires augmentaient, la hausse de la production … était le résultat d’une intensification spectaculaire des cadences ». Le second est celui de la stagnation du niveau de vie des travailleurs depuis au moins trois décennies en Europe et aux États-Unis. Or, loin de remettre en cause le consentement, « la résistance de la classe ouvrière s’est même amoindrie », quand, au même moment, « les travailleurs sont mécontent du statu quo et, en particulier, de l’écart croissant entre les détenteurs de capitaux et le reste de la population ». Vivek Chibber explique ce contraste par le fait que la classe ouvrière n’accepte pas sa situation, « mais qu’elle s’y résigne ».

La résignation conséquence de l’impossibilité de s’organiser.

Ainsi, la résignation du monde du travail face à la classe capitaliste caractériserait le moment présent partout dans le monde5. Mais ce n’est pas la conscience du problème qui manque, mais la croyance dans la possibilité d’y faire face collectivement, condition indispensable pour changer le système selon Karl Marx. Or, cette option collective est combattue par la classe dirigeante qui dispose de moyens de coercition démesurés pour empêcher la constitution d’organisations de travailleurs, voire à les démanteler. De fait, depuis au moins le début des années 1980, la classe dirigeantes et la plupart des gouvernements se sont organisés pour limiter, voire rendre impossible, l’action collective des travailleurs (réduction des droits des salariés, intimidation des syndicalistes, criminalisation de l’action syndicale, répression des grèves et des manifestations…).

Dès lors, dans la période actuelle, pour celles et ceux conscients des rapports de domination et résignés à l’impossibilité (médiatisée) de s’organiser collectivement, « les travailleurs choisiront ‘rationnellement’ un mode de résistance individuel plutôt qu’un mode collectif ». Or, ce repli sur soi est alimenté par ce que Nicolas Framont6 appelle « le pessimisme syndical comme le pessimisme de gauche » qui conduit les partis, syndicats, médias, intellectuels à théoriser « l’impossibilité d’un changement social réel, potentiellement révolutionnaire » et à exagérer « le rôle de la bataille culturelle dans la lutte sociale ».

Conclusions

Dans ce double mouvement combinant l’individualisation dans lequel le travailleur conscient va choisir l’option qui lui apparaît la plus profitable, celle du « camp des vainqueurs » et le refus de livrer une bataille idéologique de la part de la Gauche l’assimilant ainsi aux yeux du travailleur au « camp des perdants ».

Comme nous y invite Vivek Chibber, il s’agit, à notre niveau en tant qu’organisation politique, de « rappeler que le capitalisme est un système reposant sur une structure de classes ; que cette structure imposent des contraintes réelles aux acteurs sociaux ; … et que la base de toute contestation politique est de fonder des objectifs politiques sur des intérêts polititiques ». Et ainsi, comme le proclame Nicolas Framont, de concourir à une « culture de la victoire ».

26 avril 2026

1 Dans les âmes et les urnes – Dix ans à la rencontre de la France qui vote RN, éditions Les Arênes, 2025, 245 pages.

2 Vivek Chibber est sociologue et professeur de sociologie à l’Université de New York et il est l’auteur de La matrice des classes sociales. La théorie sociale après le ‘tournant culturel’, éditions Agone, 2026, 256 pages (dont l’article est tiré).

3 Assurant le passage, selon Karl Marx, d’une « classe en soi » (classe sociale qui existe de fait, c’est-à-dire objectivement) à une « classe pour soi » (classe sociale dont les individus la composant ont conscience d’une appartenance commune).

4 « Si l’hégémonie est éthique-politique, elle ne peut pas ne pas être également économique ».

5 Dans le monde, ces 20 dernières années, nous avons vu émerger des mouvements de protestation, parfois d’ampleur. Mais pour l’essentiel ils n’ont pas remis en cause le système capitaliste, ni même son hégémonie. Ils ont, dans leur très grande majorité, étaient dirigés contre un système politique, soit autoritaire, soit corrompu, soit trop inféodé aux directives néolibérale (et souvent les trois en même temps).

6 Dans l’article Consentement ou résignation : pourquoi ça ne pète pas ?, Frustration magazine, 24 avril 2026 (https://frustrationmagazine.fr/consentement). Nicolas Framont récuse, ou tout au moins relativise, l’importance qu’auraient prise les médias dominant dans la fabrique de la résignation.